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Congrès du Réseau Michée à Thoune

Les Eglises doivent reprendre la main dans la lutte contre les injustices

(13.09.2012) Du 10 au 14 septembre, le congrès du Réseau Michée se tient à Thoune. Plus de 300 acteurs internationaux clés de l’aide au développement en lien avec les Eglises évangéliques sont rassemblés dans la cité bernoise. L’engagement des communautés chrétiennes, plus encore que celui des agences spécialisées, est mis en avant. Celles-ci sont appelées à prendre position de manière plus affirmée contre les injustices sociales. Les chrétiens suisses sont aussi interpellés par rapport à leur système bancaire. Echos.

 

330 représentants d’Eglises et d’ONG humanitaires issus d’une centaine de pays se retrouvent pendant quatre jours du 10 au 14 septembre à Thoune pour le congrès du Réseau Michée international, soit la plus importante plateforme d’œuvres sociales du milieu évangélique, actives dans l’aide au développement ou la «mission intégrale», comme cette appellation a été maintes fois soulignée. A mi-chemin de cette réunion d’importance, qui a lieu tous les trois ans et pour la première fois en Suisse, quelques lignes de forces se dessinent.

 

Un appel à saisir par les cornes le taureau de l’injusticeAu deuxième jour du congrès, les différents orateurs qui se sont succédé à la tribune ont insisté sur la nécessité de se positionner pour la justice et de dénoncer l’injustice.  «L’annonce de l’Evangile chrétien doit mettre en avant la justice, qui est voulue par Dieu, sans quoi cette foi n’est qu’une hypocrisie», a notamment plaidé l’un des ténors du congrès, le théologien indien et spécialiste de la mission C.B. Samuel. Pour lui, les chrétiens ont une responsabilité prophétique dans ce domaine, en Occident comme dans les pays pauvres et émergents. «La justice n’est pas un programme, mais c’est le caractère de Dieu lui-même, lié à sa sainteté». «Nos Eglises ont pratiqué la compassion, certes, mais nous avons été appelés à retrouver la colère, afin de prendre position publiquement et fortement contre ce qui avilit l’être humain», commente Josiane André, fondatrice et ambassadrice de Medair, une ONG dont le siège est à Ecublens (VD).

 

La Suisse critiquée

Autre critique du prédicateur indien, le style de vie luxueux du monde occidental qui crée un déséquilibre global, défavorable aux pays pauvres. «Il n’y a pas aujourd’hui de théologie qui se fasse entendre pour dire “assez” au consumérisme et mettre en valeur le renoncement personnel», a plaidé C.B. Samuel, appelant les prédicateurs à sortir de leur indifférence et à oser dénoncer en chaire les causes d’injustices autour d’eux.Se basant sur les écrits du prophète Amos, dans l’Ancien Testament, C.B. Samuel a nommé les injustices contemporaines que sont pour lui les mauvais traitements infligés aux prisonniers de guerre, le trafic humain et… la captation, par les banques suisses, de milliards de capitaux dont sont privés des pays et des communautés qui en auraient besoin pour leur développement. «Les chrétiens suisses interpellent-ils le système bancaire ?», a-t-il demandé.La douce Helvétie en a donc pris pour son grade. De plus, sur les plus de quatre cents participants inscrits, 94 n’ont pas pu rejoindre Thoune pour des questions de visa, soit un congressiste sur quatre.

 

Echanges respectueux entre égaux

«Nous sommes là pour entendre autant de voix du Sud rassemblées, ce qu’ils ont à dire aux acteurs du Nord que nous sommes», confie Jean-Daniel André, coordinateur romand de StopPauvreté. «Il est vrai que beaucoup de stratégies et d’actions de développement sont mises au point dans le Nord pour le Sud, mais pas toujours avec eux.»Au lendemain de cette entrée en matière musclée, un orateur de l’Est, le théologien Johannes Reimer a voulu calmer le jeu et prendre de la hauteur : «La corruption est liée au cœur humain pécheur. C’est une réalité qui défigure toutes les cultures», a notamment plaidé l’ancien militant communiste russe qui a connu les goulags après être devenu chrétien. «Quant à la compassion, ce n’est pas un réflexe naturel. Seul Dieu peur l’inspirer réellement.»L’un des objets du congrès, soit les déséquilibres entre pays riches et pauvres dans l’action humanitaire, semble ne plus avoir cours à Thoune. «On ne parle de communautés aidées et de communautés aidantes, ceux qui savent et ceux qui reçoivent, le vieux critère Nord-Sud. Chacun pose sur la table ses propres problématiques avec le souci de mutualiser les expériences. Nous évoquons par exemple ensemble la culture de mort qui règne chez nous en Europe, avec le problème endémique du suicide de nos ados», confie Roger Zürcher, spécialiste romand du développement et de la coopération internationale. «C’est assez nouveau pour moi. Nous sommes vraiment dans un monde multipolaire». L’ingénieur agronome de relever encore que le ton n’est plus donné par l’Occident mais par de nouveaux pays, comme l’Inde. «C’est clair dans les exposés. Du point de vue spirituel, ce n’est plus les pays financeurs d’actions d’aide qui donnent le ton.»

 

Des liens de qualité

Le témoignage de Johannes Reimer sur son expérience au goulag a suscité une émotion particulière dans l’assistance. Plusieurs participants témoignent de liens forts qui se créent étonnamment vite et facilement et d’une ambiance étonnamment recueillie. «Nous n’avons pas l’impression d’être dans un symposium de professionnels. Il y a un partage de cœur, très porté sur la dimension spirituelle et des valeurs, entre chrétiens impliqués dans le développement», rapporte Roger Zürcher. Silvain Dupertuis, enseignant et rédacteur pour la Fédération romande d’Eglises évangéliques (FREE), pour sa part, relève que les cantiques chantés en introduction des matinées sont pour lui porteurs des paroles les plus fortes de la journée.

 

La mission locale réémerge

«Outre l’excellente ambiance qui règne, c’est un congrès positif qui nous tire vers l’avant», relève encore Josiane André. La médecin missionnaire note l’accent mis sur la nécessité de rapprocher Eglises et mission. «On a trop développé d’agences spécialisées et de programmes déconnectés de l’Eglise locale. Le résultat, c’est qu’on en est venu à dépendre de fonds humanitaires, publics et privés, qui n’étaient pas consacrés à Dieu et cela nous a coupés les bras. L’heure est au retour de la mission à l’Eglise et vice-versa. Elles ne font qu’un.» C’est dans cette optique que beaucoup de témoignages ont mis en avant des projets de développement portés par des Eglises ou des initiatives clairement confessionnelles, mais qui ont trouvé grâce aux yeux des autorités locales : une association d’hommes chrétiens de République dominicaine s’est constituée pour faire reculer la violence dont les femmes sont les premières victimes ; une initiative de réconciliation interreligieuse portée par des chrétiens dans un pays d’Afrique du Nord met un terme à une période de forte tension et relance la croissance locale ; ou un think tank lancé par des chrétiens népalais, qui ne représentent que 3% de la population, pour lister et proposer des stratégies face aux problèmes principaux de leur société et dont la réflexion a suscité l’intérêt, puis un partenariat officiel avec le gouvernement.Le développement de l’action humanitaire ne se base pas sur des mégaprojets financés par des milliardaires, mais sur des petits pas d’émulation et de rapprochements locaux. C’est aussi le souhait exprimé par Martin Fässler, représentant de la DDC, la Coopération suisse, dans sa courte allocution d’introduction : que les politiques, l’économie, les ONG et les Eglises s’engagent de manière concertée pour le développement durable.Le congrès du Réseau Michée se termine vendredi et donnera lieu à une déclaration commune.

 

Joël Reymond

 

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